Jean Joubert_Juillet2015©Murielle Szac-Ed.B.DouceyIl scrutait la nuit pour guetter la « grâce du petit jour »

C’est avec une immense tristesse que nous apprenons la mort de notre grand ami le poète Jean Joubert. Il nous a quittés ce 28 novembre 2015, il avait 87 ans. Sa vitalité et sa jeunesse d’esprit nous accompagnaient depuis la naissance de notre maison d’édition. Nous étions heureux et fiers qu’il nous ait confié la publication de son dernier recueil de poèmes en avril 2014, L’Alphabet des ombres. Ce livre a été couronné par le Prix Kowalski, le grand prix de poésie de la Ville de Lyon 2014. Au cours de sa longue et brillante carrière littéraire, Jean était un habitué des prix littéraires : il avait notamment reçu le Prix Renaudot en 1975 pour son roman L’Homme de sable. Il vivait dans la région de Montpellier et présidait aux destinées de la Maison de la poésie de cette ville avec passion. Né dans le Loiret, ce professeur de littérature américaine, qui avait voyagé partout dans le monde, avait trouvé un port d’attache et d’écriture en ce pays de garrigues. Il est l’auteur de recueils de nouvelles, de romans, de contes, de livres pour la jeunesse, dont Les Enfants de Noé (L’École des Loisirs, 1987) qui lui valut un très grand succès, sans oublier des recueils de poèmes, comme Les Lignes de la main (Seghers, 1955) ou l’Anthologie personnelle (Actes Sud) en 1997. Nous perdons plus qu’un ami, un père qui considérait que nous étions un peu sa maison. Sa poésie d’une étonnante puissance onirique était traversée de lumière et de fulgurances. Son regard perçant jamais ne cessa de scruter la nuit pour capter « la grâce du petit jour ». Il nous manque et nous manquera terriblement. Heureusement, comme il l’écrivait, « la frontière est poreuse entre les morts et les vivants ».

Bruno Doucey

L'alphabet des ombres_72dpiEXTRAIT

Et moi, vieux poète, déjà au bord du sombre fleuve,
me voici sous ma lampe, dans cette grange – mon atelier –
où jadis, me dit-on, vécurent la mule, le cochon
et la volaille,
me voici donc dans cette désormais caverne de livres
à démêler dans la nuit les lourdes mèches de la mémoire.
Derrière la fenêtre, l’ombre écrase le jardin.
Au loin, sur les collines, un orage rôde et grogne
Et des éclairs clignent de l’œil entre les rideaux.
Je sais que la frontière est poreuse entre les vivants
et les morts
et qu’il suffit de fermer les yeux et de penser à eux
très fort
pour qu’ils s’arrachent de leurs tanières de racines.

 

 

 

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